L’histoire de Jeanne Meurdesoif raconte Salins

Publié par Magazine en-direct, le 20 mars 2026   2

La puissance de Salins, les sources salées qui valent son nom à la ville, l’exploitation du sel dans ce qui fut l’un des plus grands centres industriels d’Europe sont inscrits au patrimoine historique de la Franche-Comté depuis des siècles. Le livre À la recherche d’une ouvrière au XVI e siècle fait revivre ce passé et lui apporte un relief inédit sous la plume de Paul Delsalle, professeur émérite d’histoire moderne à l’UMLP, spécialiste de la Franche-Comté.

L’auteur se prête ici à l’exercice de la biographie historique pour reconstituer un contexte et une époque, qu’il anime sous les traits de Jeanne Meurdesoif. Un véritable défi, tant les documents d’époque sont rares. Un travail de fourmi, mais qui révèle des surprises de taille.

Si on ne connaît pas exactement la date de naissance de Jeanne Meurdesoif, située entre la toute fin du XV e siècle et le début du suivant, les archives attestent qu’elle a quinze ans lorsqu’elle commence à travailler au puits à muire, la manufacture annexe de la grande saline. Elle était « tirari de sel », chargée de retirer au bon moment le sel de la saumure.

Comme on peut l’imaginer, l’agressivité de l’eau salée et la chaleur de la chaudière ajoutaient à la pénibilité du travail, et sans doute le nom de Jeanne était-il bien approprié…

Illustration par Christelle Munier sur le travail des femmes à la Grande Saline.

Des nobles à l’atelier

Ouvrière spé­cialisée, comme ses collègues, dans une entreprise qui comptait nombre de métiers différents et pour beaucoup confiés à des femmes, Jeanne recevait 76 francs comtois de gages par an. C’était plus qu’un maçon ou un charpentier, et bien plus encore qu’un apothicaire, un maître d’école ou une gouvernante, et qu’un vigneron comme son mari.

Si la spécialisation des ouvrières et le relatif confort de leur situation sont étonnantes, leur origine parfois noble l’est tout autant ! « Au XVIe siècle, les demoiselles de la petite noblesse comtoise ont bien travaillé dans les ateliers de fabrication du sel, en compagnie des roturières, raconte Paul Delsalle. Cela constitue une découverte et une véritable surprise car ce phénomène n’a jamais été mis en évidence. C’est une composante de la noblesse, très discrète et méconnue, celle des nobles d’affaire ou d’entreprise. »

Flickr - CC BY 2.0

L’historien souligne aussi qu’à l’époque, les relations n’étaient pas si cloisonnées qu’on pourrait le supposer entre les groupes sociaux. Une caractéristique qui se voit jusque dans l’organisation de la ville, où les habitations des riches et des pauvres sont mélangées.
Jeanne savait lire, écrire et compter, même si l’école pour les filles n’existait pas encore.

Mais à bien d’autres titres, Salins était une ville « vraiment singulière et originale ». « D’abord parce qu’il s’agissait de la plus grande ville du Comté de Bourgogne, très riche et prestigieuse, entièrement fondée sur l’exploitation des sources d’eau salée. Ensuite, parce qu’elle comprenait deux parties bien distinctes, un Bourg-Dessus et un Bourg-Dessous. »

L’ouvrage fourmille ainsi d’informations sur la ville, sur la saline et sur la vie au XVIe siècle, nous apprenant que les monnaies comtoises n’étaient gravées que de l’effigie de Charles Quint et que c’était leur poids qui faisait leur valeur, que les bouchers se convertissaient en poissonniers le temps du Carême, que les femmes sans ressources et usées par une vie de labeur à la saline bénéficiaient d’une « pension de retraite », de façon exceptionnelle en Europe, ou encore qu’une charge de travail se transmettait d’une ouvrière à sa fille ou à sa nièce

L’auteur entraîne le lecteur dans le passé, et plus encore, en racontant son propos à la première personne, lui fait partager le cheminement de ses recherches.

Delsalle P., À la recherche d’une ouvrière au XVIe siècle. Jeanne Meurdesoif. Éditions Franche-Bourgogne, 2025.

Article paru dans le magazine en-direct n°323.