L’amnésie environnementale, une réinitialisation des réalités de génération en génération

Publié par Bourgogne-Franche-Comté Nature, le 17 février 2026

Face à la courte mémoire humaine qui tend à éclipser les dégradations des écosystèmes, la vigilance est de mise pour éviter l’oubli, sans pour autant tomber dans une lecture simpliste des dynamiques à l’œuvre.

Qu’est-ce que l’« amnésie environnementale » ?

Aussi appelé amnésie écologique, ou générationnelle, c’est un concept du biologiste spécialiste des ressources marines Daniel PAULY. Selon lui, chaque génération considère que l’état de référence d’un écosystème est celui qu’il a connu durant sa jeunesse. Ce glissement de ce qui est perçu comme habituel a tendance à invisibiliser les dégradations. Ainsi, dans l’archipel des Keys, au large de la Floride, dans les années 1950, au temps d’Hemingway et de son « Vieil homme et la mer », les prises individuelles moyennes de retours de pêche s’élevaient à 20 kg, contre seulement 2 kg en 2007. L’abondance et la diversité des peuplements de poissons admises comme la référence par les pêcheurs correspondant à celles de leur début de carrière, ces 2 kg sont vus comme la norme par la génération Z. Ces phénomènes d’amnésie sont partout autour de nous.

Quel exemple peut-on citer localement ?

Si l’on s’intéresse à la composition des « fonds de chasse » dans le massif du Jura, qui se souvient que dans les années 1950, lièvres, perdrix, cailles, et grands tétras étaient répandus, les grands ongulés très peu nombreux, et les grands prédateurs absents ? Actuellement, les lièvres et tétras sont rares, les perdrix virtuellement absentes, tandis que sangliers, chevreuils et cerfs ont un poids prépondérant, et que le Loup et le Lynx ont fait leur réapparition. Ces évolutions trouvent notamment leur explication dans une spécialisation dans l’élevage laitier avec une diminution concomitante des cultures (céréales, etc.) et des linéaires de haies, une expansion de la forêt et des plans de chasse limitant les prélèvements d’ongulés.

Sur quelle mémoire s’appuyer pour se figurer les écosystèmes du passé ?

Dans les années 1960, les jumelles devenues accessibles et la multiplication des guides d’identification ont favorisé l’essor de la pratique naturaliste et l’engrangement de données. Pour la période antérieure, les informations sur la faune et la flore sont éparses et imprécises. Tableaux et archives, en particulier photographiques, constituent des repères utiles. Les peintures de Courbet illustrent par exemple combien l’amnésie générationnelle s’applique aussi aux paysages et animaux domestiques. Les Paysans de Flagey revenant de la foire met en scène des vaches jaunes assez étiques, bien différentes des Montbéliardes aujourd’hui majoritaires, dont le lait sert à la fabrication du Comté, fromage supposé remonter à une époque immémoriale. La race n’a pourtant été reconnue qu’en 1889, et l’appellation d’origine du Comté ne date que de 1952.

Patrick GIRAUDOUX, Professeur émérite d’écologie au laboratoire Chrono-environnement, Université Marie et Louis Pasteur/CNRS

Lorsqu’un changement écosystémique s’amorce, ce n’est qu’en le détectant à ses débuts qu’un retour en arrière est envisageable. Avoir conscience du phénomène d’amnésie environnementale est un préalable pour situer les trajectoires des écosystèmes, mais ne suffit pas pour engager des actions de conservation biologique adaptées. Des méthodes d’observation standardisées de la biodiversité sont nécessaires pour disposer de données fiables sur la durée. Par ailleurs, les socio-écosystèmes étant des milieux vivants animés par de nombreuses dynamiques, ils se transforment continuellement. Vouloir raviver un état qui dépend parfois de paramètres définitivement disparus n’a pas de sens. Il a été envisagé de reconstituer les paysages de Courbet. Dégager les falaises d’Un enterrement à Ornans, désormais complètement enforestées, aurait demandé un investissement et un entretien démesurés, quand les besoins en bois et de pâturage du 19e siècle ne sont plus.