Musique sur tous les tons

Publié par Magazine en-direct, le 24 juillet 2026   1

C’est un langage universel : même si elle témoigne de différences de goûts, de sensibilités et d’intentions, la musique s’adresse à tous et se montre capable de rassembler. C’est un fil conducteur qui relie aussi toute une gamme de travaux scientifiques, par-delà les champs disciplinaires.

Extraits du dossier à retrouver dans le magazine en-direct n°325

D’où vient l’harmonie ?

Avant le XIXsiècle et le développement de la physique et de ses outils, comprendre la musique était du ressort des mathématiques.

Au Vsiècle av. J.-C., Pythagore découvrait que l’harmonie des sons pouvait être décrite grâce à des rapports de nombres. Utilisant des cordes vibrantes de différentes longueurs, il constate dans ses expériences ce que les sciences acoustiques confirmeront des siècles plus tard comme étant des rapports de fréquence : avec deux cordes, l’une deux fois plus longue que l’autre, était révélée l’octave, puis selon d’autres rapports de nombres, la quinte, la quarte, la tierce.

La structuration de l’étendue des sons repose ainsi sur un schéma mathématique mis en évidence dès la Grèce antique.

Marius Masalar - Unsplash

« Il existait déjà plusieurs manières de créer de la musique, à partir de gammes différentes. Ce développement se poursuit jusqu’à la période baroque, réputée pour sa créativité foisonnante », raconte Stefan Neuwirth, enseignant-chercheur en mathématiques au LmB. C’est alors que Bach édite son Clavier bien tempéré, dont l’écriture des fugues et préludes révolutionne la façon de composer.

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Rythme et mesure se séparent…

À l’Institut de littérature française de l’université de Neuchâtel, Christophe Imperiali étudie les liens entre littérature et musique, et s’intéresse à la notion de durée dans les formes poétiques et musicales au XIXsiècle.

Il met en évidence la façon dont le rythme s’est libéré parallèlement dans la poésie et la musique au fil de ce siècle, donnant à ressentir le temps de façon différente dans une œuvre. Une longue évolution, et un renouveau évoqué par le poète français Stéphane Mallarmé sous le nom de « crise de vers ».

Denis Doukhan - Pixabay

« Si la rupture, en poésie, est datée de 1886, elle était préparée de longue main par des assouplissements progressifs, et en gestation depuis un bon siècle », indique le chercheur.

Auparavant, la poésie était régie par une organisation métrique, une division régulière du temps à laquelle devait se soumettre le contenu. L’alexandrin est ainsi composé de segments de douze syllabes, et césuré en son milieu. En musique, la partition est divisée en mesures comportant chacune un nombre d’unités de temps bien défini. Le rythme, lui, est par essence lié à la phrase, que ce soit en poésie, en musique ou même dans le langage. Il est indépendant de la mesure, mais les normes esthétiques classiques veulent qu’il coïncide le plus souvent avec elle.

Puis les règles s’assouplissent peu à peu. 

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Paroles et musique

Souvent associée au texte, la musique s’empare presque naturellement de la littérature pour en devenir l’interprète.

Enseignant-chercheur en musique au laboratoire ELLIADD / UMLP, François-Gildas Tual prend pour exemple la mise en musique d’un recueil du poète allemand Eichendorff par Robert Schumann, pour montrer comment le musicien, mêlant ses notes aux vers d’un autre, raconte sa propre histoire. « Chaque signe musical devient un indice. La hauteur et la durée d’un son, l’ajout d’un accent ou d’une nuance, les dessins mélodiques ou rythmiques, le choix des tonalités, une mesure de plus dans une phrase : tout prend sens à la rencontre du texte. »

Photo stevepb - Pixabay

L’analyse révèle l’intention du compositeur, et par comparaison avec le poème, de dégager la plus-value apportée par la musique : un récit parallèle, une explication de texte avant même que viennent les mots, des aveux cryptés du compositeur réservés à quelques auditeurs qui disposent des clés de l’énigme.

Spécialiste de la musique des XXe et XXIsiècles, François-Gildas Tual met aussi en avant des compositions plus récentes. « Même la chanson française peut révéler une richesse et une complexité insoupçonnées. Textes et musiques témoignent parfois d’une étonnante amitié. »

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Des œuvres au diapason

Christina Zetterberg - Pixabay

La musique tisse également des liens avec les arts visuels, notamment la peinture, dont elle livre aussi ses interprétations. Là encore, une production inspire la création d’une seconde, et chacune est une œuvre à part entière.

La religion, la mort, l’art, l’histoire, la mythologie sont des thèmes récurrents dans les arts figuratifs à la charnière des XIXet XXsiècles, dont certains compositeurs se font l’écho. Franz Liszt figure ainsi au premier plan des recherches menées par Laurence Le Diagon-Jacquin sur cette thématique.

Professeure de musicologie au laboratoire CRIT à l’UMLP, dont elle dirige le département de musicologie, Laurence Le Diagon-Jacquin s’appuie sur la méthode iconographique de l’historien de l’art Erwin Panofsky pour établir des analyses comparées entre la peinture et la musique.

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Dans la peau du Vampyr

Dans la thèse en ludomusicologie qu’il prépare au laboratoire CRIT sous la supervision de Laurence Le Diagon-Jacquin, William Richard s’intéresse également à l’univers fantastique, par le biais d’un autre média, le jeu vidéo.

Se couler dans la peau d’un personnage fictif, s’immerger dans un univers déconnecté de la réalité, avoir la capacité d’agir sur le déroulé d’une histoire, c’est ce que propose le jeu vidéo, avec le soutien de la musique, et que réussit parfaitement Vampyr. Dans un contexte post­apocalyptique qui voit Londres ravagée par la grippe espagnole après la Première Guerre mondiale, le jeu met en scène un médecin transformé en vampire, tiraillé entre ses pulsions sanguinaires et sa volonté de venir en aide à la population. Pour la première fois à portée de console de façon aussi singulière, le rôle du vampire est confié au joueur lui-même.

Photo Ri Butov - Pixabay

Le jeu se prête particulièrement bien à l’objectif du jeune chercheur : déterminer comment la musique et les sons aident à l’immersion du joueur. « Très particulier par son thème, Vampyr concerne un public restreint et motivé », précise-t-il. Le niveau d’intérêt et de concentration du joueur donne la possibilité de détailler les différents degrés d’immersion qu’il peut atteindre, et de voir comment la musique participe au processus.

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Temps et contretemps

Le son, le rythme, le texte, la façon de jouer, le mouvement du corps, c’est l’orchestration de tout un ensemble qui concourt à faire de la musique un vecteur de communication. Du jazz au hip-hop en passant par le punk, le message est politique, l’esprit de résistance souffle, les réalités sociales d’une époque se font jour.

Prateek Gautam - Unsplash

En marge des courants dominants, la contre-culture se montre libre et créative, parle de l’individu, de son vécu, de ses révoltes. Elle oppose sa singularité au concept d’unissonnance, dont l’exemple le plus symbolique est celui de l’hymne national entonné en chœur par des citoyens ne formant qu’un seul corps, le temps d’un chant fédérateur.

Ce que la musique fait au corps, le fait se déchaîner sur une scène de festival ou le met au pas dans les défilés militaires, est un angle original de recherche en STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives). Au laboratoire C3S de l’UMLP, l’historien du sport Yann Descamps s’intéresse à la façon dont corps et musique s’accompagnent l’un l’autre, et comment, ensemble, ils composent un message politique.

Que se passe-t-il alors quand des concepts a priori opposés se rencontrent, la culture classique et la contre-culture, le passé et le présent, la guerre et la paix ?

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Corps punk sous influence

Jouer ou écouter de la musique dans une grange, un bar ou une salle de concert, physiquement, quelle différence ? C’est par le biais du registre punk que Sacha Thiébaud a commencé à étudier les liens entre la musique et le corps.

Vitalii Khodzinskyi - Unsplash

Au cours de sa thèse effectuée au laboratoire C3S et soutenue fin 2024, le jeune chercheur a mené ses investigations en Franche-Comté : il a rencontré des gérants de cafés-concerts et d’associations, des organisateurs de soirées, des musiciens, des spectateurs, des accompagnants de scènes institutionnelles. Au total, pas moins de 65 entretiens lui ont donné matière à saisir la façon dont se construit le «­ corps punk ».

« Différents paramètres et interactions entrent en ligne de compte, liés notamment aux endroits où se produisent les musiciens. De ces lieux dépend le degré d’autonomie dans la pratique musicale et la réception du public, c’est une relation qui impacte directement le corps, autant des danseurs devant (ou sur) la scène que des musiciens. »

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Variations sur La Marseillaise

L’insurrection et la contestation forgent les paysages sonores étudiés par Maxime Kaci, plus particulièrement dans le contexte de la Révolution française. Enseignant-chercheur en histoire au Centre Lucien Febvre / UMLP, Maxime Kaci rapporte que pas moins de 3 000 œuvres musicales ont été composées pendant la période révolutionnaire.

Nainoa Shizuru - Unsplash

Ses recherches visent à en connaître les pratiques, les utilisations et la circulation. « Plus de 80 % de ces chansons ont été composées à partir de timbres musicaux issus de l’Ancien­ Régime », souligne l’historien.

Des airs connus de tous, facilitant la mémorisation des paroles, et invitant à la parodieLa Marseillaise est sans nul doute l’exemple le plus célèbre des évolutions et des adaptations produites sur une œuvre musicale depuis plus de deux siècles.

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Illustration début d'article : Gwladys Darlot