Les patois du Jura, en mots et en sons
Publié par Journal en direct, le 26 janvier 2026 1
Les patois ne sont pas des dégradations du français mais des langues à part entière, héritées comme lui du latin. Celui qui a longtemps prévalu dans le Jura suisse appartient au domaine franc-comtois. Un qualificatif bien plus original qu’il n’y paraît, puisque le reste de la Suisse romande était jadis dominée par le francoprovençal.
Le franc-comtois est lui une langue d’oïl, à l’instar des parlers de la moitié nord de la France. Le patois du Jura suisse est donc une exception en Suisse romande, et l’actuelle frontière cantonale marquait une vraie limite linguistique.
Aujourd’hui, à Buix, à Chevenez ou à Lajoux dans le Jura suisse, à Levoncourt ou à Courtavon du côté français, certaines personnes connaissent encore le franc-comtois. Des locuteurs qu’ont rencontrés Médéric de Pury, Olivia Gerber et Félix Légeret, tous trois étudiants en master Patrimoine régional et humanités numériques à l’Université de Neuchâtel.

Leur mission ? Conserver les traces de ce parler en voie de disparition, sous la forme d’un Atlas sonore des patois du Jura, aujourd’hui accessible en ligne, et complété au fil du temps.
L’équipe du projet, guidée par Mathieu Avanzi, directeur du Centre de dialectologie de l’UniNE, marche dans les pas de l’abbé Jolidon, qui lui aussi s’était passionné pour la sauvegarde des parlers régionaux. Ce jeune ecclésiastique avait en effet réalisé un travail formidable de recensement et de description des patois du Jura, couronné par une thèse soutenue en 1950.
Parallèlement à ses propres travaux, l’équipe entend valoriser ceux de l’abbé, qu’elle juge injustement tombés dans l’oubli. « Robert Jolidon a repris et adapté au contexte du Jura un questionnaire datant du tout début du siècle, qui avait servi à élaborer les Tableaux phonétiques des patois de la Suisse romande. Aujourd’hui, les trois études historiques permettent de suivre l’évolution des patois du Jura, notamment phonétiques, de 1900 jusqu’à nos jours », explique Médéric de Pury.
Particularités linguistiques
Les jeunes chercheurs ont en effet, eux aussi, pris appui sur ce document séculaire pour mener l’enquête. Le sondage compte quelque cent-trente questions, permettant d’identifier les mots et les prononciations en usage.

Car s’il existe bien un continuum linguistique sur le territoire, les mots peuvent prendre des formes différentes selon la région, voire entre villages voisins, trahissant rapidement l’origine du locuteur. Par exemple, la façon de dire « eux /elles » dessine les principales régions du canton : yo en Ajoie, you dans les côtes du Doubs, lu dans les Franches-Montagnes et loûe dans la Vallée de Delémont.
Les patois disparaissent complètement des cantons de Neuchâtel et de Genève dans les années 1930. À la fin du XIXe siècle, bien que leur déclin s’amorce alors dans toute la Suisse romande, le franc-comtois reste la langue exclusive de certains habitants du Jura. S’il n’est plus aujourd’hui employé que par quelques personnes très âgées, près de soixante patoisants ont pu livrer leurs témoignages aux jeunes chercheurs.
Les locuteurs ne sont plus pratiquants pour la plupart, mais ils ont gardé le souvenir du patois de leur enfance, celui de leurs parents, grands-parents, cercle d’amis ou voisinage, qui l’utilisaient au quotidien.
« Les gens que nous avons rencontrés nous ont encouragés dans notre démarche. Ils étaient ravis d’évoquer le passé, et nous ont permis d’accéder à une vie que nous ne pouvons pas connaître », raconte Médéric de Pury.
L’ Atlas sonore rend disponibles les enregistrements originaux des patoisants, la transcription des phrases de franc-comtois en phonétique et en français, et livre de nombreux éléments de contexte, pour un ensemble riche et vivant. Accessible gratuitement, il intéressera les défenseurs des parlers régionaux comme les simples curieux, ainsi que les chercheurs en sciences humaines.
Article paru dans le magazine en-direct n°322.
Peinture début d'article : Maison à Bollement, lieu-dit de la commune de St-Brais, canton du Jura. Toile réalisée en 1989 par Pierre Farine de Montfaucon, des années après la destruction du lieu.
