Compte-rendu de la journée d'étude "Passez-moi le standard" - 06/11/2025 - Théâtre Mansart (Dijon)
Publié par Lucas Le Texier, le 13 janvier 2026
Le 6 novembre 2025, la journée d’étude “Passez-moi le standard” s’est déroulée au Théâtre Mansart à Dijon. Cette première journée de recherche organisée par la revue PointBreak a pu compter sur la collaboration du CREGO (Centre de REcherche en Gestion des Organisations, Université Bourgogne Europe), du LIS (Littératures, Imaginaire, Sociétés, Université de Lorraine), et le soutien de la Région Bourgogne Franche-Comté via le dispositif du Soutien à la diffusion de la culture scientifique, technique et industrielle (CSTI). Consacrée à la notion de standard en musique, elle a réuni trois tables rondes, avant que la théorie ne laisse place à la pratique grâce à une édition spéciale du dispositif de médiation “Pimp My Jazz” portée par PointBreak.
Après une introduction de Selma Namata Doyen (musicienne et rédactrice pour PointBreak), la première table ronde “Pratiques : faire exploser les standards”, consistait en interroger la nature, la durabilité et les limites des standards, analyses articulées autour de leurs pratiques associées. Elle était modérée par Valentine Leboucher, directrice générale d’ici l’onde - Centre National de Création Musicale. Comment définir les standards ? Sarah Benhaïm, maîtresse de conférences en musicologie et sociologie de la musique au LIS, remarquait que c’est le caractère populaire qui définit leur durabilité. Contrairement au tube, éphémère, le standard a une longévité. Pour Sylvain Darrifourcq, musicien et chercheur, on apprend le standard pour imiter les aînés et se former à la musique improvisée. Il serait plus limité aujourd’hui comme agrégateur et fédérateur d’un apprentissage. La tradition, liée à l’histoire des standards, a toujours été plus ou moins contestée par les musiciens noirs-américains. Le standard a une histoire dynamique - les standards de rock des années 90 font partie du grand réservoir des standards et partagent des fonctions avec ceux du jazz. Les logiques peuvent différer selon les genres, la noise n’ayant par exemple pas ou peu de culture de la reprise et des temps de concerts beaucoup plus courts que la norme dans le jazz et d'autres musiques populaires. A ce titre, de nouveaux instruments comme ceux émanant des lutheries sauvages, peuvent créer un écosystème singulier et renouveler les pratiques si l’on y associe le matériau des standards.
La seconde table ronde s’intéressait aux "Circulations et institutionnalisation des standards", modérée par Raphaëlle Tchamitchian, journaliste, rédactrice et enseignante freelance dans le spectacle vivant. Musicien et directeur artistique d’ici l’onde et musicien, Nicolas Thirion a pointé les problèmes liés à la circulation : dans un même champ, désigné comme celui de la “création musicale”, on regroupe une grande diversité d’acteurs, de lieux et de festivals. Les créations ne peuvent circuler aussi facilement dans tout le réseau, car elles ont bien souvent été pensées dans un contexte, un lieu et une temporalité. Pour autant, les enjeux autour de la labellisation récente d’ici l’onde font en sorte que les dynamiques se sont quelque peu transformées : le centre a acquis une légitimité et un nouvel attrait de la part des artistes qui veulent (doivent ?) passer par une structure conventionnée dans leur parcours. Pour la comédie musicale dont il est spécialiste, Bernard Jeannot, maître de conférences en études culturelles au LIS, a pointé les différences entre les modèles français et états-uniens : alors qu’en France l’air doit circuler au préalable pour que le spectacle puisse avoir lieu, aux Etats-Unis et à Broadway, la chanson est distribuée à partir du moment où le spectacle fonctionne sur scène. Au-delà de ces différences extra-nationales, le système français est divisé en deux parties, avec une industrie puissante dotée d’un cahier des charges précis, et un réseau plus proche de l’artisanat et qui autorise une circulation plus confidentielle des comédies musicales. Malgré le rôle originel de Notre-Dame de Paris (1998) et de ses adaptations dans le refaçonnement du genre à l’échelle mondiale, la comédie française s’illustre par une tendance au kitsch et à une esthétique “sucralisée”, mal reçue aux Etats-Unis mais bien accueille dans les pays asiatiques comme le Japon, la Corée du Sud ou la Chine.
Dans la dernière table modérée par Lucas Le Texier (musicien, rédacteur dans PointBreak), la mémoire des standards a été abordée. Estelle Comte, directrice de l’écomusée de la Bresse Bourguignonne, a analysé le jazz comme une des médiations incitant le public à venir au Musée, dans le large spectre de la saison musicale. Le jazz reste cependant l’apanage des générations plus anciennes. Pour Vincent Chambarlhac, professeur d’histoire contemporaine au LIR3S (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche “Sociétés, Sensibilités, Soin”), le jazz est à associer à un imaginaire dont l'on doit resituer le contexte. Si parler d’un “jazz français” a peu de sens, le replacer dans le temps, les lieux et son époque permet d’en analyser les articulations de sa mémoire. La mémoire du genre est liée au processus d’américanisation et au cinéma, où jazz et bande-son ont formé un tandem fécond pour sa réception.
En guise de conclusion, Renaud Garcia-Bardidia, professeur en études culturelles au LIS, a ressorti plusieurs axes de réflexion de cette journée. Le standard peut faire pleinement partie de la culture populaire, à tel point qu’il pourrait passer sous les radars de cette journée - exemple, nous partageons tous la connaissance de certains standards de Frank Sinatra sans pour autant les analyser comme des standards. Du standard naît le geste standard, l’instrument standard, qui autorise l'écoute collective et l'identification d'éléments communs. Le standard se décline selon plusieurs répertoires, comme le standard pour travailler ou le standard personnel. Il peut être aussi l’une des modalités de l’action collective. Enfin, reste la place des standards dans les goûts, celui des musiciens mais aussi celui du public, une manière pour tout un chacun de pouvoir se distinguer. Le standard change de forme mais conserve des fonctions, anciennes ou nouvelles. Il serait ainsi pertinent de continuer son étude en gardant à l’esprit les nouvelles modalités de sa production.
Lucas Le Texier
