Expansion forestière : l’arbre qui cache la forêt

Publié par Bourgogne-Franche-Comté Nature, le 22 janvier 2026

Regard sur les forêts de France et du monde, influencées depuis la préhistoire par les activités humaines, entre essor et mise en péril.

Pourquoi l’image immuable et impénétrable des forêts est-elle erronée ?

La forêt est un milieu dynamique marqué depuis des millénaires par l’influence humaine. Depuis 12 000 ans, la couverture forestière planétaire a perdu l’équivalent d’un tiers de sa surface et de la moitié de ses arbres. La situation actuelle est contrastée : d’un côté, déforestation massive dans les pays « en développement » du fait de l’expansion agricole, avec en première ligne la production de bœuf, soja et huile de palme ; de l’autre, recolonisation forestière, notamment en Europe et en Chine. Cette recolonisation ne compense néanmoins pas la déforestation tropicale. Ces dynamiques opposées sont interdépendantes, la consommation du Nord alimentant la déforestation du Sud.

En quoi cette recolonisation est-elle nouvelle pour la France ?

La forêt y a longtemps connu un déclin. Il y a environ 12 000 ans, après la dernière glaciation, les arbres ont colonisé les zones libérées par les glaces et 6 000 ans avant notre ère, la forêt a atteint son apogée, couvrant plus de 80 % du territoire. Mais dès 5 000 ans avant notre ère, les défrichements liés à l’agriculture, poursuivis par les Romains, puis au Moyen Âge, n’ont cessé de réduire cette couverture. Après un bref répit dû à une chute démographique provoquée par la guerre de Cent Ans et des épidémies, la déforestation a repris de plus belle. Après la Révolution, moins de 15 % du pays était boisé, un minimum historique. Le 19ᵉ siècle a constitué un tournant : la forêt française a amorcé une phase d’expansion alors que la croissance démographique se poursuivait. Entre 1850 et aujourd’hui, la surface forestière a presque doublé.

Qu’est-ce qui explique ce retournement ?

Les ressources fossiles ont engendré une mécanisation de l’agriculture et l’emploi d’engrais et de pesticides de synthèse, avec à la clé des rendements agricoles sans précédent. Davantage de nourriture a pu être produite par unité de surface cultivée. Les terres abandonnées ont été urbanisées, mais surtout recolonisées par la forêt. Les ressources fossiles ont aussi remplacé le bois comme source d’énergie et matériaux. Et beaucoup d’activités gourmandes en ressources et en espaces ont été délocalisées. Le prix à payer est élevé : les surfaces agricoles dont dépend notre sécurité alimentaire ont chuté de 400 000 à 275 000 km² entre 1950 et 2020, et le recours aux ressources fossiles expose la forêt comme l’ensemble des êtres vivants à de graves risques.

Henri CUNY, Ingénieur d’études au service de l’IGN, Institut national de l’information géographique et forestière
Dans les pays « développés », les ressources fossiles ont mis fin au recul des forêts, mais leur usage menace désormais ces écosystèmes. Par la mondialisation des échanges, elles ont accéléré la propagation de pathogènes, comme le champignon asiatique Hymenoscyphus fraxineus, responsable de la chalarose du frêne. Si les émissions massives de CO₂ ont d’abord stimulé la croissance des arbres, le réchauffement climatique a maintenant des effets délétères. En France, depuis une décennie, la mortalité des arbres en forêt est alarmante. La combinaison d’événements climatiques extrêmes et de pathogènes est d’autant plus dévastatrice. Ces dernières années ont par exemple été marquées par la mort de millions d’épicéas, affaiblis par les sécheresses à répétition et touchés par un insecte (le Bostryche typographe, un scolyte) qui a anormalement proliféré à la faveur des hivers doux. La poursuite du changement climatique pourrait précipiter un tournant irréversible dans la longue histoire des forêts.