Dans la peau de l’Ours polaire

Publié par Mathieu GUERINONI, le 23 février 2026

Loin d’être une simple vue de l’esprit, la triste réalité vécue par l’Ours polaire et le reste de l’écosystème arctique du fait du changement climatique pousse à réagir.

Pourquoi la banquise est-elle cruciale pour l’Ours polaire ?

Il s’agit d’une espèce hyperspécialisée qui a besoin de la banquise arctique pour vivre et se reproduire. C’est sur la banquise qu’elle est capable de chasser les phoques dont elle se nourrit, n’étant pas aussi agile que ses proies dans l’eau. Or les mesures et observations, notamment satellitaires, révèlent que la banquise arctique s’amincit et perd de la superficie à une vitesse alarmante. En Arctique, 40 % de la surface de la banquise estivale* et 95 % de la banquise pluriannuelle* ont fondu en 40 ans. L’Ours polaire est confronté au déclin rapide de son écosystème*. Certaines populations, comme dans la baie d’Hudson (Canada), ont de fait diminué de moitié en quelques décennies.

Quelles sont les conséquences concrètes de la fonte des glaces pour l’espèce ?

Moins de banquise en été, cela signifie moins d’énergie incorporée et plus de dépense énergétique, donc moins de graisse pour passer l’hiver, une moindre production de lait pour les femelles, un lait de moins bonne qualité, et une probabilité accrue qu’un ourson meure durant sa première année. Comme il y a plus d’eau libre, les ours sont contraints de nager sur de longues distances, avec une augmentation de la mortalité par épuisement. Au large de l’Alaska, a été documenté le cas d’une mère qui a dû nager près de 700 km, 9 jours d’affilée, avant d’atteindre la banquise. Son ourson qui l’accompagnait n’a pas survécu. Quand un ours s’élance en mer, il n’a aucun moyen de savoir à quelle distance se situe la banquise la plus proche.

L’espèce est-elle en train de s’adapter ?

Certains individus se rabattent sur des proies alternatives, comme les rennes ou les carcasses de baleines, mais cela ne répond pas toujours à leurs besoins nutritifs. Et ces comportements opportunistes ne signifient en rien que l’Ours polaire « s’adapte ». L’adaptation d’une espèce repose sur des mécanismes de mutations génétiques s’inscrivant sur le temps long, plusieurs milliers d’années pour des animaux comme les ursidés. Le rythme extrêmement rapide du changement climatique imposerait une adaptation quasi instantanée tout à fait impossible. Dans les années 1800, le naturaliste Lamarck avait développé l’idée que les situations auxquelles les espèces étaient confrontées pouvaient dicter à leurs gènes comment évoluer. On sait depuis longtemps que c’est faux : les changements génétiques sont aléatoires, et ce n’est que grâce à une succession de hasards, sur la durée, que les espèces évoluent.

Vincent LECOMTE, Docteur en écologie, Professeur agrégé de Sciences de la Vie et de la Terre à l’Université Bourgogne-Europe

Nul ne peut prédire le futur de l’Ours polaire, car l’évolution génétique des espèces est imprévisible. Seules des hypothèses peuvent être avancées : la possibilité d’une extinction, la survie de populations résiduelles, ou encore le maintien de l’espèce par la plasticité des comportements. Par le passé, l’Ours polaire a survécu à des épisodes naturels de déglaciation, mais le changement climatique actuel d’origine humaine est bien plus rapide. La disparition quasi-totale de la banquise estivale en Arctique dans quelques décennies représente une menace existentielle pour l’espèce, d’autant que la chasse est responsable de la mort d’environ un millier d’individus par an, sur une population réduite. Il est urgent d’agir pour sauvegarder cette espèce emblématique et protéger l’ensemble de l’écosystème* arctique. Cela exige des changements systémiques des modes de production et consommation à l’échelle planétaire, donc des choix politiques en faveur du climat.

Mini-glossaire

Banquise estivale : glace de mer qui se maintient durant l’été polaire.

Banquise pluriannuelle : glace qui a survécu à au moins une saison de fonte estivale, plus épaisse que la jeune glace.

Écosystème : ensemble des espèces et de leurs relations dans leur milieu de vie naturel.