Au cœur des addictions

Publié par Magazine en-direct, le 11 juin 2026   1

Officiellement ou non qualifiées d’addictions, liées à la consommation de substances ou relatives à des comportements, certaines pratiques sont jugées dangereuses dès lors qu’elles impactent la santé des personnes et menacent leurs relations personnelles et sociales. De la psychologie au marketing, de la sociologie aux neurosciences, différentes disciplines s’emparent de ce vaste et complexe sujet.

Extraits du dossier à retrouver dans le magazine en-direct n°324

On distingue deux types d’addictions : les addictions aux substances, comme le tabac ou le protoxyde d’azote, et les addictions comportementales, liées à des pratiques comme les jeux d’argent ou le sexe. La prise de substances peut être pénalisée, comme le cannabis, ou non, comme l’alcool. Certaines addictions sont socialement acceptables, comme le sport ou le sucre, d’autres sont honnies.

Leur qualification ne fait pas toujours l’unanimité. En France, l’Académie nationale de médecine a tranché pour le terme « pratiques excessives » à propos des jeux vidéo. L’addiction au travail ne figure pas comme telle dans le DSM, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, référence à l’international en psychiatrie.

Bien loin d’une simple querelle de vocabulaire, la recherche d’un consensus scientifique autour de classifications est importante, car elle permet de cerner plus précisément les troubles du comportement et de là, de mieux orienter les parcours de soins.

Perte de contrôle caractérisée

Gwladys darlot

« L’addiction décrit une conduite dans laquelle la personne a une envie répétée et irrépressible d’effectuer un comportement pour se sentir bien ou mieux », selon les mots de la fondation suisse Addiction Jura.

L’Académie française de médecine souligne « la perte de contrôle et la poursuite du comportement malgré ses conséquences négatives », et précise : « Le terme de pratique excessive (et a fortiori d’addiction) fait intervenir la notion de retentissement durable sur la vie du sujet : perturbations du sommeil, troubles du comportement alimentaire (surpoids, grignotage), absentéisme et / ou échec scolaire, retrait social, diminution des autres activités (familiales, sportives et culturelles) ».

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Jeux d’argent faciles

Pixabay

Les moyens de la neuro-imagerie et l’électro-encéphalogramme (EEG) donnent aux chercheurs la possibilité d’identifier des marqueurs biologiques de l’addiction. Julie Giustiniani pilote la recherche Blunder, portant sur la dépendance aux jeux d’argent.

Cette étude a permis d’établir des comparaisons entre des joueurs occasionnels et des personnes addictes, en montrant comment sont impliquées dans le cerveau les différentes zones du « système de récompense », qui correspond à l’acquisition de comportements par apprentissage associatif, sur la base du plaisir.

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Des réseaux sociaux addictogènes par nature

Hello Cdd20 - Pixabay

Comme le montrent de nombreuses scènes de la vie quotidienne, l’objet internet lui-même peut générer des comportements intensifs, voire addictifs. Doyen de l’Institut de la communication et du marketing expérientiel (ICME) à la HE-Arc Gestion, Julien Intartaglia évoque l’augmentation du temps d’exposition aux écrans, qui concerne les enfants de plus en plus tôt : près de 3 heures par jour pour les 2-5 ans, une moyenne qui grimpe à 4 h, et même à 6 h pendant le week-end pour leurs aînés.

Julien Intartaglia utilise les apports des neurosciences pour comprendre l’impact des médias numériques sur les cerveaux des jeunes consommateurs. « Les réseaux sociaux présentent la particularité d’être un canal de communication qui, en soi, est addictif. Et les études montrent que plus on est exposé à des formats courts de vidéos, plus le cerveau est excité par le système de récompense, très actif à l’adolescence, et par la dopamine produite. Les vidéos type Instagram ou TikTok sont des bouffées émotionnelles temporaires, qui donnent envie d’y revenir. »

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Bourreaux de travail

Bruno - Pixabay

Pour les générations actuellement au travail, nombreux sont ceux qui savent donner le coup de collier nécessaire pour faire face à une situation particulière. Certains aussi aiment leur travail au point de s’y investir d’une façon que d’autres jugeraient déraisonnable. Un taux d’activité excessif, souvent source d’épuisement professionnel. L’addiction au travail est d’une autre nature.

Elle correspond à un besoin compulsif, une pulsion intérieure incontrôlable et irrésistible. Celui qui en souffre est obnubilé par son travail, lui consacre son temps, ses pensées et son énergie. Jamais vraiment disponible, il ne peut décrocher même dans la sphère privée, et culpabilise quand il prend des vacances, souvent d’ailleurs à contrecœur.

L’addiction au travail est nommée workaholisme, un mot-valise combinant work (travail) et alcoholism (alcoolisme) construit par le psychologue américain Wayne Oates à la fin des années 1970, qui souhaitait mettre en avant ses points communs avec l’alcoolisme.

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Casser la spirale infernale

Une étude longitudinale réalisée entre 2022 et 2024, pilotée par Didier Truchot et réalisée en collaboration avec Amandine Mudry et Marie Andela au laboratoire de psychologie, est consacrée à ces questions.

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Un volet concernant les vétérinaires montre que ce groupe professionnel est particulièrement touché par le workaholisme. La pathologie est corrélée à un taux de burnout élevé et à un taux d’idéations suicidaires supérieur à celui de la population générale et de groupes comparables et réputés pour leur mal-être, comme les médecins et les dentistes.

Une autre recherche, réalisée par Didier Truchot à la demande des quatre écoles vétérinaires françaises, met en évidence une dépendance probable à l’alcool chez 11 % des étudiants interrogés, liée à une pratique festive. Davantage associée à des symptômes d’anxiété, d’insomnie et de dépression, l’addiction au smartphone est avérée chez plus d’un tiers de ces étudiants.

Le chercheur souligne chez les futurs vétérinaires l’importance de la notion de perfectionnisme, l’un des marqueurs du workaholisme, qui est aussi relevée de façon plus générale dans la population étudiante par d’autres études.

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Comment se considère-t-on dépendant.e à l’alcool ?

pix24 - Pixabay

L’alcoolisme est lui un terme ancien, apparu au XIXe siècle, et la dépendance à l’alcool est sans conteste une pathologie reconnue. Au-delà des critères médicaux utilisés pour la décrire dans le DSM, la construction sociologique du processus amenant au diagnostic intéresse Antoine Guichon, qui en fait l’objet de sa thèse au Laboratoire d’anthropologie et de sociologie (LaSA) de l’UMLP.

Comment les personnes concernées prennent-elles la décision de consulter ? Comment leur entourage estime-t-il leur besoin d’assistance ? « Des entretiens individuels avec les personnes alcolo-dépendantes et avec leurs proches, rencontrés dans le cadre des réunions des Alcooliques anonymes et des groupes Al-Anon, donnent la possibilité de reconstruire le processus qui fait arriver les personnes jusque-là. C’est une enquête qui va d’ailleurs être élargie au contexte hospitalier. À partir d’éléments très épars, il s’agit de retracer des trajectoires et de dégager des critères qui ont donné à penser qu’il y avait problème. »

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La stimulation transcrânienne, pour aider au sevrage

Apparue dans les années 1960, la stimulation transcrânienne redevient une option envisagée dans le traitement des maladies neuropsychiatriques depuis une vingtaine d’années : certaines limites thérapeutiques présentées par les solutions médicamenteuses et, en parallèle, l’essor des moyens d’imagerie permettant de visualiser le fonctionnement du cerveau ont favorisé ce regain d’intérêt.

Dispositif rTMS

Les techniques de stimulation transcrânienne ne soignent pas directement une pathologie mais en soulagent les symptômes, qu’il s’agisse de dépression, de maladies neurodégénératives ou d’addiction, visant ici le sevrage. Elles sont réputées non invasives, indolores et sans effet secondaire notable.

Celles reposant sur l’utilisation d’un courant électrique de basse intensité (tDCS1) ou l’exploitation d’un champ magnétique (rTMS2) ont démontré leur efficacité sur le sevrage à la nicotine, à la cocaïne et à l’alcool, dans des études cliniques entourées par de stricts protocoles, comme au Centre d’investigation clinique (CIC) du CHU de Besançon.

1 tDCS : stimulations électriques transcrâniennes par courant continu
2 rTMS : stimulations magnétiques transcrâniennes répétées

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Anorexie et gestion des émotions

La difficulté à comprendre ses émotions et celles des autres, de « mentaliser ses états internes », est reconnue comme un facteur explicatif de l’anorexie mentale, qualifiée par certains chercheurs et praticiens d’addiction à la restriction.

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Stéphanie Sleiman étudie comment les capacités de mentalisation ont évolué chez les personnes ayant présenté une anorexie mentale par le passé, afin de mieux comprendre la persistance éventuelle de difficultés relationnelles ou émotionnelles, et d’éviter les rechutes ou le déplacement vers d’autres addictions. Son travail de thèse est encadré par Rose-Angélique Belot et Houari Maïdi au laboratoire de psychologie de l’UMLP.

« Peu de travaux se sont intéressés au fonctionnement psychique à l’âge adulte dans la phase post-rétablissement de l’anorexie mentale, explique la doctorante. Plus particulièrement, la qualité de la mentalisation et les styles d’attachement, susceptibles d’affecter la qualité de vie et les relations interpersonnelles, demeurent encore peu explorés à ce moment de leur parcours. Or, la disparition ou l’atténuation des symptômes comportementaux ne signifient pas nécessairement une résolution complète des fragilités psychiques sous-jacentes. D’autres comportements addictifs ou d’autres fragilités peuvent persister. »

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Photo début d'article : Gwladys Darlot